2011-07-09

ギメ美術館でのレクチャー書き起こし




RETRANSCRIPTION DE MA CONFERENCE AU MUSEE GUIMET
(à la suite de la médiaconférence de Léo Gantelet)

Ce que nous venons de voir, d'entendre
et d'écouter, c'est une présentation qui transporte et qui laisse tout le monde songeur, n'est-ce pas!?

On a l'impression d'avoir voyagé avec M. Gantelet. Pendant une heure, on était au plus près du quotidien du pèlerinage. On est encore sous le charme de ce voyage, de «cette progression géographique et spirituelle», comme il l'a si bien dit. Les images, les émotions, les pensées se bousculent dans notre tête...

À présent, je prends le relais. Je ne vais pas vous surcharger d'informations. Je vais me présenter brièvement, dire qui je suis, vous expliquer le contexte particulier dans lequel j'ai fait ce pèlerinage, et mes motivations.
Et puis, nous consacrerons le temps qu'il nous reste à vos questions. Notre souhait est que cette conférence prenne la forme d'une conversation et d'un échange.

Avant de parler de ma propre expérience, je voudrais dire que je représente l'association japonaise Shikoku Muchujin dont la Présidente, Madame Ozaki, est ici présente. Je voudrais remercier Monsieur Suga, le supérieur du temple Zentsuji qui m'a soutenue et offert le privilege de séjourner gratuitement dans des «shukubo», ces logements mis à la disposition des pélerins dans les temples.
Il nous a confié à M. Gantelet et à moi ces trois œuvres (qui se trouvent devant nous) pour en faire profiter le public français qui n'aura peut-être pas la chance de se rendre au Japon, et de visiter son temple qui, pour information, est considéré comme le lieu de naissance de Kûkai, fondateur légendaire du pèlerinage de Shikoku.


   


Nous avons devant nous, la réplique d'un rouleau de l'époque Héian, classé Trésor National, qui représente la préface du Soutra du Lotus. Les caractères auraient été écrits de la main de Kûkai quand il était enfant et les figures de bouddhas dessinées entre les lignes exécutées par sa mère. Cette œuvre nous indique que déjà très jeune, Kûkai était doué pour la calligraphie et manifestait un intérêt profond pour la religion.
(Dans l'exposition, l'estampe ''Cent figures d'Amida'', provenant probablement du temple Jôruri-ji de Kyôto, montre une série de bouddhas de même facture primitive...)
Nous avons aussi cette statue en bois de Kûkai enfant.
Et puis, cette paire de mandalas, le Mandala des Deux Mondes, les deux pricipaux mandalas du Shingon, qu'on utilise comme support à la méditation, et dont les divinités bouddhiques ont été remplacées par des caractères en sanskrit. Comme celui que vous voyez sur mon chapeau qui signifie Kûkai (dont le nom posthume est Kôbô Daishi)

Maintenant, je voudrais évoquer les circonstances un peu particulières dans lesquelles je suis partie et comment le contexte peut influencer notre façon de faire et de concevoir le pèlerinage de Shikoku.

Il est aussi une chose importante à préciser, je n'ai pas fait ce pèlerinage pour des motivations religieuses. D'ailleurs tout le monde peut faire ce pèlerinage ; il est ouvert à toutes les confessions. Même si toutefois il est teinté de spiritualité étant donné qu'à chaque arrêt dans un temple, on doit suivre un rituel immuable et faire des prières.
Alors pourquoi faire ce pèlerinage? Tout simplement parce que j'aime beaucoup Shikoku, j'y ai vécu deux ans, et depuis longtemps je voulais approfondir mes connaissances sur cette île, mieux la comprendre. Le Pèlerinage étant considéré comme l'épine dorsale de la culture locale.
Et je voulais aussi absolument le faire au moment de la saison des cerisiers en fleurs, au début du printemps.

Et c'est presque tout naturellement, selon mes voeux, que je suis partie au Japon cette année le 28 mars. Si ce n'est que... le 11 mars, un tsunami d'une ampleur sans précédent avait ravagé le nord-est de l'île de Honshu. Et au moment de mon départ, le Japon était en deuil.

J'étais a Paris quand la catastrophe a eu lieu. C'est avec incredulité que j'ai découvert sur les chaines de télévision françaises des images qui resteront à jamais gravées dans ma mémoire. L'océan Pacifique vu du ciel et cette immense ligne blanche qui grignotait sur la mer et qui approchait des côtes du Japon à toute vitesse. Des sirènes qui hurlaient et les voix des autorités locales qui suppliaient de fuir au plus vite. Des gens qui essayaient de se sauver, mais qui... dont les corps disparaissaient dans une mer de boue. Et puis, un lendemain de tragédie étrange. Visions de ruines sans cadavres. Des maisons réduites à un amoncellement de gravas. Des âmes errantes qui marchaient entre les décombres à la recherche de leurs proches disparus.

Les dégats humains et matériels étaient considérables! De surcroît planait la menace d'une catastrophe nucléaire. Les centrales de Fukushima fortement endommagées menacaient d'exploser et dégageaint des quantités radioactives non négligeables qui mettaient en danger la population. Elles tenaient en haleine les télévisions du monde entier. Le Japon, lui, s'interrogeait sur la sureté de ses installations nucléaires et sur le choix de cette énergie dans un pays enclin aux tremblements de terre et victime par deux fois de la bombe atomique.
Enfin, les informations contradictoires qu'envoyaient les médias français et japonais ne faisaient que renforcer ce sentiment d'incertitude et d'insécurité.
Et moi, je commençais à me demander sérieusement si c'était le bon moment pour partir au Japon.
Qu'allais-je donc faire là-bas dans ce chaos et ce décor d'apocalypse? Ne serait-il pas plus judicieux de remettre mon voyage à une date ultérieure?

Si j'avais été une touriste lambda, j'aurais peut-être décidé de repousser voire d'annuler mon voyage. Mais dans mon cas... J'avais vécu deux ans et demi au Japon, dont deux ans à Matsuyama, située dans la préfecture la plus à l'ouest de Shikoku. Et je me sentais concernée par ce désastre, comme s'il avait eu lieu sur le territoire francais. Je ne pouvais pas renoncer aussi facilement à partir. Je devais prendre le temps de la réflexion.

Rapidement deux évidences se sont imposées à moi.
L'une: depuis la France, je ne pouvais rien faire. Selon moi, la seule manière que j'avais d'apporter mon soutien était d'aller au Japon et de faire ce pèlerinage.
L'autre: J'avais eu des problèmes de santé et depuis que j'allais mieux, je m'étais jurée de mener une vie normale. Mon histoire personnelle faisait écho, toute proportion gardée, à celle de ces survivants qui acceptaient avec fatalité ce qui leur était arrivé et qui, tournés vers l'avenir, mettaient tous leurs efforts dans la reconstruction.
Réaliser le pèlerinage dans ce contexte, c'était pour moi une manière d'exprimer ma solidarité et une manière également de perpétuer une tradition ancienne selon laquelle on faisait le pèlerinage de Shikoku pour sa propre guérison ou pour celle d'un membre de sa famille, ici la nation japonaise, ou encore, à la suite d'un décès pour rendre hommage au défunt et à ses ancêtres, c'est-à-dire ici les victimes du tsunami.
Ou encore la tradition selon laquelle on envoyait quelqu'un pour faire le pèlerinage à sa place. J'étais peut-être cette personne...
C'est en effet ce que pouvait laisser suggérer l'attitude du supérieur du temple numéro 3, le temple Konsenji quand …


... au moment de faire signer mon livre du pèlerin, j'ai reçu de sa part une boite d'encens de première qualité. Il m'invitait par ce geste à brûler de l'encens dans chacun des temples de mon itinéraire, à unir ma prière à celle des autres pèlerins, et à diriger mes prières vers les victimes du tsunami et vers les survivants dont la situation demeurait précaire.

Finalement, comme je l'ai dit au début de mon intervention, je n'ai pas annulé mon voyage et je suis partie comme prévu le 28 mars pour Osaka.

Les nouvelles concernant le Japon étaient tellement alarmistes... Résultat, quand je suis montée dans l'avion, il était à moitié vide ; et je crois n'avoir vu aucun visage occidental à part le mien.

A mon arrivée au Japon, mes amis, les pèlerins que je croisais sur ma route, tous, me remerciaient d'être venue en ce temps de crise et de me tenir à leurs côtés. Les Japonais avaient en tête ces images d'étrangers faisant la queue à l'aéroport de Tokyo pour être évacués, ou bien ces appels de l'ambassade de France à quitter la capitale et sa région. Ma présence leur apportait du réconfort... Et tout le long de mon pèlerinage, j'ai reçu de nombreuses marques d'amitié.
J'étais heureuse de ne pas avoir renoncé à mon projet.

Je pensais arriver en pleine saison des cerisiers en fleurs. Mais cette année, la floraison était tardive. Je me souviens même qu'au début du mois d'avril, il neigeait dans le nord du Japon.

On a coutume de dire que la meilleure saison pour faire le pèlerinage est le printemps. Il ne fait ni trop chaud ni trop froid ni trop humide. Et c'est la période de la floraison.
J'adhère complètement à cette opinion générale.
Que de ravissements! Je me rappelle... Les fleurs de cerisiers s'ouvraient devant moi, elles déployaient leurs pétales. Des pétales roses tout en rondeur qui tranchaient avec le bleu du ciel. Des teintes roses qui s'harmonisaient avec le blanc des murs, les poutres de bois sombres et les ornements dorés des temples. Et puis ce moment avant le crépuscule, comme je le chérissais! Un filtre de lumière recouvrait cerisiers, toits, fontaines et silhouettes des pèlerins en blanc. Quelle vision apaisante!
Enfin, imaginez-vous marcher dans des temples sous un nuage rose ou bien sur un tapis de pétales roses. Ah, oui, assurément, c'était une saison magnifique!

Ça m'a fait bizarre de revoir deux semaines plus tard, à la télévision, ces mêmes cerisiers, quelque part au nord du Japon, filmés au milieu des ruines, et à côté d'eux un rescapé le visage en larmes. Il les regardait et il pleurait.

Les deux premières semaines. J'avais du mal à me concentrer sur ma marche. Il était difficile de m'extraire de mes pensées quotidiennes et surtout de prendre de la distance par rapport à ce qui se passait au nord du Japon. Je recevais matin et soir sur mon écran de télévision des images traumatisantes. Et je les ressassais durant mes longues heures de marche solitaire. Je trouvais aussi la situation un peu surréaliste. Je me voyais en train de marcher dans la campagne japonaise, user mon corps dans l'effort, à la recherche de la culture traditionnelle de Shikoku, alors que les gens souffraient et cherchaient un abri dans le nord. Est-ce que cela avait vraiment un sens?

D'ailleurs, les auberges pour pèlerins étaient elles aussi étrangement vides, alors que le printemps était supposé être la pleine saison. Je ne devais pas être la seule à m'interroger sur l'utilité de faire le pèlerinage dans ce contexte funeste.
Avant mon départ, on m'avait mise en garde. Réserve bien ta chambre à l'avance! Quand tu arrives dans un temple, n'attends pas d'avoir fait toutes tes dévotions (brûler ta bougie, tes trois bâtons d'encens, réciter tes soutras, déposer ton fuda pour marquer ton passage...)! Va tout de suite faire signer ton livre avant qu'un car rempli de pèlerins ne passent devant toi! Autrement, il te faudra attendre un bon moment! Le temps que le moine appose les trois tampons rouges et trace avec fidélité et rigueur sa calligraphie sur chacun des carnets.
Mais, avec les évènements dans le nord du Japon, nombreux sont les Japonais qui avaient annulé leur voyage. Je ne parle pas des étrangers qui effrayés par les risques nucléaires avaient suspendu leur séjour...
En réalite, je n'ai jamais eu besoin de planifier mon voyage à l'avance.

Et puis, au fur et à mesure, la magie du pèlerinage a opéré. Mes doutes, ma culpabilité se sont effacés. J'étais charmée par la beauté des paysages, la gentillesse des gens. Peu à peu, sans m'en rendre compte, je commençais à comprendre quel pouvait être le but de ce pèlerinage et la signification d'être un o-henro-san, un pèlerin des 88 Temples.

Depuis que j'avais revêtu l'habit blanc, le chapeau conique. Avec mon bâton. J'étais devenue un pèlerin et j'étais devenue le compagnon de route de Kôbô Daishi. Il accompagnait mes pas de sa présence invisible, il me protégeait, et il m'apportait une certaine aura auprès de la population locale. Les gens venaient à ma rencontre autant par curiosité, parce que j'étais une Européenne, que par respect pour la figure tutélaire. Ils me saluaient et parlaient avec moi. Ils m'offraient l'aumône en espérant peut-être recevoir des bienfaits en échange. Je représentais pour eux à la fois un être qui appartenait au monde visible et qui venait du lointain Occident, et à la fois un être qui communiquait avec le monde invisible et qui interférait auprès de Kôbô Daishi. C'était une expérience étrange à vivre et c'était aussi très grisant.

On me demande souvent de raconter quelle a été la rencontre la plus marquante. Question difficile, car le long de ce chemin, les belles rencontres se sont succédées.

J'en évoquerai une cependant car je pense avoir rarement ressenti une telle communion.
Je marchais le long d'une route à la circulation dense dans la préfecture d'Ehime. C'était vers la fin de mon voyage. Le soleil était à son zénith. Une personne est arrivée en mobilette par derrière. C'était une petite grand-mère qui portait un chapeau à bord très large et des gants à poignets montants pour se protéger de mauvais rayons. Moi j'avais mon chapeau sur la tête, la même tenue que maintenant... Elle est arrivée, et elle m'a tout de suite abordée. ''Ah, j'en étais sûre. Vous n'êtes pas Japonaise. Je vous ai vue de dos, et j'ai pensé, elle n'a pas l'allure d'une Japonaise!'' ''Ah, comme je suis contente! Comme je suis contente!'' A-t-elle dit. Son visage rayonnait de bonheur. Elle ajoutait: ''Et vous venez d'où?'' ''Je viens de France'', lui ai-je répondu. ''De France!!?'', a-t-elle répété. ''Ah! Comme je suis contente'', disait-elle plusieurs fois de suite.
De la voir comme ça, moi aussi j'ai été soudainement transportée de bonheur, et submergée par une profonde émotion. Et elle a pris mes mains, j'ai serré très fort ses mains. On s'est regardé bien dans les yeux. On était au bord des larmes. C'était un instant ou toute la tension était retombée. Il ne restait plus que l'essentiel, l'amour sincère et la fraternité entre deux êtres qui se rencontrent pour la première fois, sans jugement, sans parole, sans rien... rien que de la tendresse. Et le plus étrange, c'est qu'on s'est quittées comme ça. Je ne sais pas comment elle s'appelle, elle n'a pas demandé mon nom. On s'est quittées un peu fébriles en se remerciant. ''Merci pour l'immense bonheur que vous m'avez donné'', nous disions-nous en nous écartant et en reprenant chacune notre route dans deux directions opposées.

À propos des rencontres qui nous marquent. Il y a deux types de rencontres, celles avec les autochtones, et celles avec les autres pèlerins.
Sur la route, il nous arrive parfois de croiser un autre pèlerin qui marche. On doit sûrement en croiser davantage d'habitude, mais cette année, le contexte était particulier.
On le voit de loin, avec son habit blanc ; et on l'entend de loin avec ses deux clochettes, l'une accrochée à son bâton et l'autre à sa besace. Quand on arrive à la même hauteur, on se salue, fait connaissance. Il se peut qu'on fasse un bout de route ensemble. Et puis, quand l'un des deux décide de poursuivre à son rythme, on se sépare. Cela se fait très simplement, très naturellement. Parfois, par hasard, on retrouve notre homologue dans un lieu tout à fait différent à plusieurs semaines de distance. Et c'est une joie profonde!
Je me souviens de cette scène. C'était à Kochi, au bord de l'océan Pacifique. Il y a cette plage très célèbre. Une immense plage de sable blanc. Elle se situe en contrebas et il faut descendre un sentier pour l'atteindre. La première fois qu'on la découvre vue d'en haut, on est hypnotisé par sa beauté.
Et tout à coup, il y a cette image sortie d'un autre temps! Une silhouette de pèlerin apparaît à l'horizon. Il est en train de traverser cet espace vierge. Ses traces de pas sur le sable. Marchant droit devant lui. En direction du prochain temple. Immédiatement cela m'a fait penser à ces peintures à l'encre de Chine, et à la figure de l'ascète, créature minuscule au milieu de la nature grandiose.
Bien sûr, on meurt d'envie de descendre à son tour, de se fondre dans ce paysage, et de marquer ses propres traces de pas à côté de celles du pèlerin qui nous a précédés. Je n'ai pas attendu longtemps pour rejoindre ce décor et entrer moi aussi dans le tableau.
Et puis, face à nous, ce pèlerin, tout petit car il est encore loin. Il se dirige vers nous. On sort son appareil photo tellement la scène est photogénique. Et lui fait de même. On se prend alors mutuellement en photo et on se remercie par un geste de la main. On s'approche l'un de l'autre. Et puis, soudain on se reconnaît! On a logé dans le même shukubo, deux semaines auparavant, celui du temple Hotsumisakiji sur le cap Muroto, à l'exact opposé de l'île. On est plein d'allégresse comme si on venait de retrouver un membre de sa famille. Tous les deux, on exulte, on se congratule. On est soulagés de savoir que l'autre va bien, qu'il est en bonne santé et qu'il continue sa quête sans ecueils.
Quand on s'est croisés sur cette plage, lui descendait vers le cap Ashizuri, moi je le remontais. On s'est echangés nos fudas, comme des cartes de visite (sur les fudas on écrit son nom, son adresse et la date), mais aussi comme des amulettes car nous étions persuadés que cette deuxième rencontre n'était pas fortuite.
J'ai d'ailleurs amassé de nombreux fudas
 

C'est un peu ma fierté, car j'en ai aussi de très rares. Ces fudas irisés de toutes les couleurs m'ont été remis par des pèlerins qui ont déjà parcouru plus d'une centaine de fois le chemin. C'est ce qu'indique le motif de brocart.
Les miens sont blancs car c'est la première fois que j'entreprends cette pérégrination.
En fait, il existe des fudas de différentes couleurs. Chaque couleur correspond à un grade. Cela dépend du nombre fois qu'on a réalisé le tour des 88 Temples.
Ma collection de fudas fait beaucoup d'envieux. J'ai eu de la chance. C'est grâce à mon statut d'étrangère et d'occidentale que j'en ai reçus autant, et de si grande valeur. De nombreux pèlerins japonais qui me croisaient interprétaient cette rencontre atypique avec une Française, ou plutôt avec une Parisienne, comme un signe providentiel. Ils m'offraient alors leur fuda comme on fait une offrande.
Comme vous l'imaginez, avec tous ces talismans je me sentais et je me sens toujours bien protégée.

Quand je marchais, j''avais toujours avec moi, bien rangés dans ma besace, ces fudas. Et puis, j'avais aussi cette inscription magique aux pouvoirs prophylactiques sur le dos de mon vêtement et derrière mon chapeau, qui signifie que ''je ne suis jamais seule, et que je suis toujours avec Kôbô Daishi''. Comme vous pouvez le voir, rien de grave ne pouvait m'arriver.

  同行二人「Deux personnes ensemble」 
En outre, je pouvais compter aussi sur mon bâton qui symboliquement représentait Kôbô Daishi et qui m'accompagnait partout comme mon meilleur ami. Attention à ne pas l'égarer! Attention à ne pas le casser non plus! Là, il est en effet un peu mal en point. Malheureusement, il s'est pris dans une roue de vélo après la fin de mon pèlerinage. Pauvre Kôbô Daishi qui se retrouve le corps cassé en 3 morceaux! Toutefois, même éclopé, il est toujours aussi précieux pour moi, car il m'a aidée à monter des chemins difficiles et pentus et toujours soutenu quand mes jambes ne voulaient plus porter mon corps.

Je dois avouer que plus j'avançais dans mon pèlerinage, plus je me plaisais à croire que j'étais ce messager à la frontière de deux mondes venu pour secourir les vivants. Aussi, quand je croisais quelqu'un, j'arborais avec un plaisir infini mon plus beau sourire et je lançais un bonjour franc et sonore ''KONICHIWAAA!''. J'avais l'intime conviction d'apporter la paix sur mon passage.
Beautés des rencontres éphémères, bonheur de retrouver un pèlerin plusieurs semaines plus tard sur son parcours, toutes ces rencontres ont enrichi mon voyage et m'ont donné le courage de continuer.

Et puis... C'est enfin le dernier jour. On est revenu au temple du début. On sent qu'on a changé. On est plus forte, renforcée par toutes ces rencontres. Avec la conviction d'être devenue un pèlerin, de mieux comprendre l'identité de Shikoku qui puise ses racines dans le Pèlerinage des 88 Temples. Avec le sentiment aussi d'être plus près du cœur des Japonais, et par extension de celui des sinistrés du nord-est du Japon.

Le lendemain aussi, le lendemain du dernier jour est un moment important. Une fois qu'on a abandonné sa tenue de pèlerin, et qu'on a retrouvé ses vêtements quotidiens, on se sent comme démunie. Moi, j'avais envie de continuer à sourire aux gens dans la rue, à leur dire bonjour, à échanger des mots amicaux. Mais j'avais ôté mes vêtements blancs, le charme avait été rompu, j'étais redevenue quelqu'un de normal. Les gens ne me reconnaissait plus. Ils passaient à côté de moi sans me voir. Et si j'esquissais un sourire et hochait la tête pour les saluer, ils me regardaient bizarrement.

Je ne vais pas conclure ma présentation sur une note pessimiste.
Même si, du fait qu'on a laissé son habit de pèlerin, les gens ne nous identifient plus dans la rue au premier coup d'oeil, ça ne veut pas dire qu'on ne l'est plus. On le reste toute sa vie. On fait partie désormais de la grande famille des pèlerins.
Aujourd'hui, c'est avec un grand plaisir que je présente ce pèlerinage à deux voix, celle de Léo Gantelet et la mienne.
C'était aussi avec bonheur que j'ai revu le mois dernier, place Saint-Sulpice à Paris, deux pèlerins originaires de la préfecture d'Aichi en voyage en France. Lors de nos retrouvailles, nous ne portions plus l'habit, mais l'esprit de Kôbô Daishi nous a réunies.

En conclusion, la beauté de ce pèlerinage ce n'est pas seulement le chemin, l'architecture des temples, l'ascèse, mais aussi et surtout les rencontres.
Chaque rencontre représente la métonymie d'une rencontre avec quelqu'un que je ne connais pas encore, la réminiscence de rencontres qui ont déjà eu lieu, ainsi que l'intuition de vivre des rencontres qui n'auront jamais lieu et pourtant qui existent bel et bien.

À présent, nous serions ravis de répondre à vos questions.

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